Sciences Po Aix, un « baisodrome » ?

Blanc, hétérosexuel, cis-genre, enfant de bonne famille, sociable, sans aucun complexe, débat sur des sujets politiques cruciaux avec une certaine aisance à l’orale, sort sept soirs par semaine et a une vie sexuelle très épanouie. L’archétype de l’étudiant à Sciences Po selon un regard extérieur. Et même de l’intérieur, certaines et certains n’hésitent pas à faire preuve d’auto-dérision qualifiant leur établissement de « baisodrome ». Quelle réalité derrière ce terme peu valorisant ? Tous les étudiant.e.s sont-ils logés à la même enseigne sur la question parfois taboue du sexe ? Existe-t-il une précarité sexuelle à l’aune des différents confinements et couvre-feu successifs mis en place depuis près d’un an ? Enfin, plus généralement, quid des pratiques sexuelles à Sciences Po Aix ?

Affiche pour le mois du sexe organisé par le Bureau des Médias. Crédits: Anaïs Robeyrenc

Des éléments d’analyse seront apportés à ces questions complexes à la lumière des réponses des étudiant.e.s de l’IEP à un sondage sur leurs pratiques sexuelles proposé au début du mois de Février. De nombreuses thématiques y sont abordées comme la masturbation, le rapport sexuel avec autrui, les pratiques sexuelles moins conventionnelles, la frustration sexuelle et la contraception entre autres sujets. Plus de 160 réponses ont été collectées et parmi les répondants, les sept dixièmes se déclarent être une femme et les 30% restants se déclarent être un « homme » sans oublier qu’une personne se déclare être un « individu ». Près de 30% des sondés se disent en première année; même chiffre pour les 2A; 14% en troisième année à l’étranger; 17,5% en quatrième année et enfin aux alentours de 6% se disent en cinquième année de Sciences Po Aix.

Sexe, mot compte triple

Le sexe revient dans de nombreuses conversations de couloir ou de soirée. Les plus décomplexés racontent leurs supposés exploits sexuels à leur auditoire fasciné. Les personnes avec plus de complexes se gardent d’en parler par peur d’être jugées ou discriminées. La réalité n’est pas aussi caricaturale et le sexe revêt de nombreux aspects: de la pratique solitaire à la pénétration sans oublier les préliminaires, les jeux coquins, les fantasmes, le fétichisme ou encore le genre, le corps, l’esprit, la parole mais malheureusement aussi les rapports de domination, les violences, les viols et autres sévices sexuelles et sexistes. Dans une définition large, les rapports sexuels désignent toute interaction entre deux corps. Il s’agit alors de déceler ce que chacune et chacun à l’IEP met derrière le concept polymorphe de sexe.

Dessin de Regards Coupables, artiste français. Crédits: @regards_coupables

Le sexe relève du quotidien pour presque une majorité de personnes. En effet, 55% des interrogés disent se masturber très régulièrement. Et ce sont 53,5% des sondés qui déclarent avoir des rapports sexuels plus d’une fois par semaine. La régularité dans les pratiques sexuelles semblent perdurer malgré les confinements et autres mesures sanitaires prises depuis près d’un an. Une étudiante du bureau de Mauvais Genre analyse cela à la lumière du nombre important de personnes en couple à Sciences Po Aix. Si tous les couples recensés dans ce sondage ne disent rien de l’homogamie sociale entre mêmes étudiant.e.s de l’IEP, force est de constater qu’un peu plus de la moitié des répondants déclarent être en couple contre 38% de célibataires et 12% dans une phase d’entre deux quand une personne se dit « marié.e« . Seulement, femme ou homme, des divergences existent.

Le statut de couple, majoritairement plébiscité, concerne plus les filles que leurs homologues masculins puisque 53% d’entre elles se disent en couple contre 40% pour eux. Autre disparité femme-homme, les étudiantes ont plus régulièrement des rapports sexuels que les étudiants. En effet, 60% des filles ayant répondues disent pratiquer le sexe avec autrui de manière très régulière à savoir plus d’une fois par semaine. A l’inverse, un peu moins de la moitié des garçons est concerné par cette situation de grande régularité. Cependant, pour une membre de l’association féministe de l’IEP d’Aix, cela pourrait cacher une « injonction au couple » doublée d’une « injonction au sexe » pour certaines étudiantes. Par la pression de l’autre, certaines filles peuvent consciemment ou non approuver d’avoir des relations sexuelles sans réelle envie de leur part. De plus, les disparités décrites ci-avant entre femmes et hommes sur les pratiques sexuelles peuvent se muer en véritables inégalités.

Un kamasutra stylisé et dessiné par l’artiste française Agathe Sorlet. Crédits: @agathesorlet

La persistance d’inégalités sexuelles

Les inégalités sociales dont sont victimes les femmes au quotidien se retranscrivent également dans les rapports sexuels. En terme de plaisir, le fossé est important. Si 74% des hommes confient avoir très fréquemment des orgasmes lors de pratiques sexuelles, ce sont seulement 37% des femmes qui déclarent connaître le paroxysme du plaisir très régulièrement. Et cette inégalité de se reproduire dans le couple où, bien que l’écart se réduise, il reste important, aux alentours de 30 points de pourcentage. Une des raisons de ce fossé dans l’expérience régulière de l’orgasme réside, toujours selon une membre de Mauvais Genre, dans la carence de connaissance, pour un nombre significatif de femmes, de leur corps. « Les femmes connaissent mieux le corps des hommes que leur corps et les hommes connaissent mieux leurs propre corps que celui des femmes » résume-t-elle. Une méconnaissance parfois liée à la pratique encore bien moindre, comparativement à leurs homologues masculins, de la masturbation. Si près de huit garçons sur dix déclarent pratiquer le sexe en solitaire très régulièrement, cette situation ne concerne qu’un peu plus de quatre filles sur dix.

Illustration fruitée du sexe féminin par l’artiste Mari. Crédits: @feelme.art

Les inégalités femmes-hommes dans les pratiques sexuelles ne sont pas les seules inégalités qui existent. La communauté LGBT+ connaît aussi de nombreuses difficultés et discriminations par rapport aux personnes hétérosexuelles, en particulier dans la crise sanitaire actuelle. La précarité sexuelle représente une réalité pour cet ensemble de personnes aux orientations sexuelles autres que celle hétérosexuelle. A cet égard, 58% des personnes LGBT+ déclarent avoir eu leur dernier rapport sexuel il y a moins d’un mois, contre près de 20 points de plus pour les hétérosexuel.le.s avec 78% d’entre eux dans cette situation. Parmi les raisons, les membres du pôle LGBTQIA+ de l’association humanitaire de Sciences Po Aix Interface évoquent « la question de l’offre et la demande » puisque statistiquement le nombre d’hétérosexuels est plus important que le nombre de personnes qui déclarent une orientation sexuelle autre, et la présence de personnes non « outées« . A noter aussi la difficulté d’organiser des rendez-vous à cause du couvre-feu alors que « les LGBT+ se rencontrent plus « virtuellement » que « naturellement » contrairement aux hétéros » ou encore la fermeture forcée des lieux dédiés à la communauté « qui facilitaient les relations« . De plus, les membres de cette communauté peuvent parfois subir des violences à la faveur de confinement dans des familles se révélant « strictes et homophobes« . Et à un étudiant du pôle LGBTQIA+ de conclure: « En temps normal, je pense que cette précarité existe mais prend peut-être moins d’ampleur« .

En guise de lot de consolation pour les personnes LGBT+, les chiffres du sondage montrent des proportions similaires aux hétérosexuels dans de nombreuses catégories. Que ce soit pour le statut amoureux, la satisfaction dans leur vie sexuelle, l’âge de sa première fois ou bien le nombre de partenaires sexuels actuel, personnes hétérosexuelles et LGBT+ sont logées à la même enseigne. A la question de savoir si cela sonne le glas des clichés, un des membres de l’association Interface déclare que « c’est la fin du mythe des homosexuels obsédés qui baisent sans arrêt » quand un autre membre admet malgré lui que les clichés subsistent envers ces étudiant.e.s.

Dessin sensuel de l’artiste gay Luis Land. Crédits: @luisl4nd

Totem et Tabou

A l’instar du cliché, un autre fléau se manifeste dans les pratiques sexuelles. L’enquête menée à partir du sondage révèle la présence de tabous dans certaines pratiques. En premier lieu, la masturbation féminine reste une pratique peu évoquée, et donc considérée plus ou moins comme un tabou pour 38% des étudiantes (17% chez leurs homologues masculins). Ce tabou est d’autant plus préoccupant que l’apprentissage de la masturbation permet à chacune et chacun de découvrir son corps et connaître les leviers de son plaisir. Pour les personnes interviewées chez Mauvais Genre, la pratique du sexe en solitaire n’est que très peu évoquée dans les conversations informelles entre femmes. De plus, la culture montre davantage des scènes de masturbation masculine, banalisant ce comportement auprès du grand public, quand son aspect féminin reste un sujet encore peu abordé. Loin d’être une pratique sexuelle pauvre, « l’avantage du sexe en solitaire réside dans le fait qu’on peut le faire quand on veut en étant toujours consentent » remarque une membre du bureau de l’association féministe.

Fétichismes, BDSM, sextoys, orgies, … De nombreuses autres pratiques sexuelles « originales » se cachent sous le voile du tabou. Même si ces manières d’aborder le sexe différemment connaissent une large démocratisation, cela reste cantonner à une minorité de personnes. Le « sextoy«  ou jouet érotique passionnent près d’un tiers des personnes interrogées et est davantage plébiscité par le public féminin que masculin. Par ailleurs, 17% des sondés disent avoir déjà pratiqué le BDSM (Bondage et Discipline, Domination et Soumission, Sadisme et Masochisme) et les personnes en couple sont plus friands de ce genre de pratiques que leurs camarades célibataires. Dans le registre de la domination, deux personnes témoignent d’un fétichisme pour ce sexe « hard » à divers degrés. Parmi les autres fétichismes énoncés, des étudiant.e.s évoquent la lingerie ou encore le fait d’avoir des rapports sexuels dans des lieux publics. Toutefois, les fétichismes ne concernent qu’une très marginale proportion des personnes interrogées. Tout comme la pratique de l’orgie, du « gloryhole« , de l’échangisme ou de la « golden shower » n’étant l’apanage que d’une à deux personnes.

Photo de fesses de femmes à trois âges par les artistes Emili Mercier et Fred Marseille. Crédits: @1000fessesproject

Vers un avenir radieux ?

A Sciences Po Aix, le stéréotype de l’instabilité et la volatilité des relations amoureuses ou sexuelles demeure tenace. Néanmoins, les chiffres compilés dans cette étude semblent démontrer une toute autre réalité à propos des chances d’être « casé.e » lorsqu’on arrive dans l’établissement. Quand un.e étudiant.e entre en première ou en deuxième année, ses chances de finir en couple à la fin de son cursus en cinquième année sont multipliées par 1,5. Cependant, si presque 50% des 1A et 2A déclarent à proportion égale être en couple, ce chiffre s’effondre à 32% en troisième année lorsqu’il s’agit de valider ses semestres à l’étranger. Cette « anomalie 3A«  se retrouve aussi dans la fréquence des rapports sexuels. 50% des premières années annoncent avoir des rapports sexuels très régulièrement. Cela concerne 55% des 2A. Puis ce chiffre chute à 39% chez les troisièmes années à l’étranger. En revanche, bonne nouvelle pour les adeptes du sexe: 61% des 4A et 67% des 5A déclarent avoir des rapports sexuels très fréquemment. D’un point de vue global, entre la première et la cinquième année, le taux de personnes ayant des rapports sexuels répétés augmente de 17 points. Ainsi, plus on monte dans les promotions, plus on a de chances d’être satisfait.e sexuellement.

Photo sensuelle de bouches par l’artiste Nastia Cloutier-Ignatiev. Crédits: @nastia.jpg

Le ciel s’éclaircit aussi au niveau de la contraception puisqu’une écrasante majorité d’étudiantes et étudiants disent se protéger tout le temps à savoir 76,2% d’entre eux. Les femmes se protègent plus régulièrement que leurs homologues masculins et les personnes en couple disent faire plus attention que les personnes célibataires. Néanmoins, des nuages se profilent à la lecture des chiffres vis-à-vis des personnes ne se protégeant jamais. En effet, encore 7% des sondés témoignent ne prendre aucun moyen de contraception dans leurs rapports sexuels avec autrui. Par ailleurs, une étudiante de Mauvais Genre se désole la méconnaissance de beaucoup de personnes à propos des moyens de contraception employés dans le sexe homosexuel en particulier dans les rapports sexuels lesbiens. De plus, « si les femmes n’ont pas de contraception, elles sont véritablement dans la merde contrairement aux hommes« , d’où l’habitude prise par de nombreuses étudiantes d’avoir des préservatifs masculins à leur disposition afin de se prémunir des oublis. Un phénomène qui ne devrait pas avoir sa place si chacun était responsable, considère-t-elle.

Une analyse critique du sondage

Beaucoup de thèmes, sujets et notions n’ont pas pu être abordé pour décrire cette réalité vaste du sexe à Sciences Po Aix. A ce titre, le sondage et les questions qui y sont posés sont largement critiquables. Il semblait difficile d’être entièrement exhaustif. D’où la volonté de cibler certaines thématiques au risque d’en laisser certaines de côté.

Premièrement, la prise en considération du sexe sous le seul aspect de la pénétration. Le rapport sexuel peut revêtir diverses définitions et quelques personnes n’ont pas pu se retrouver dans une définition de cette notion peut-être trop hétéronormée et trop axée sur la pénétration. Les préliminaires n’ont en effet pas occupé une grande place dans ce sondage alors qu’ils sont logiquement une partie prenante fondamentale du rapport sexuel.

Deuxièmement, ce sondage ne s’intéresse qu’aux pratiques sexuelles et l’angle d’étude aurait pu s’élargir aux rapports amoureux et romantiques. Une personne ayant répondue aux questions se déclare asexuelle, c’est-à-dire l’orientation sexuelle se caractérisant par une absence partielle ou totale de désir pour autrui. C’est un des nombreux cas de personnes ne se retrouvant parfois pas assez concernées par les questions soulevées.

Enfin, les violences sexistes et sexuelles ainsi que la notion de consentement n’ont pas non plus été abordées car faisant l’objet d’un futur article dédié à ces thématiques à part entière du sexe, prochainement à paraître.

Illustration de Regards Coupables. Crédits: @regards_coupables

Malgré les différences notables dans les pratiques sexuelles, le taux de satisfaction sexuelle des étudiant.e.s de Sciences Po Aix s’établit à 59,4%. Ce taux ne varie ni en fonction du genre de la personne, ni en fonction de l’orientation sexuelle de la personne. Si la part des indécis tourne autour des 15%, c’est tout de même une personne sur quatre se disant peu ou pas satisfait.e sexuellement à l’heure actuelle. Ainsi, loin d’être le « baisodrome » tant raillé, Sciences Po Aix est le lieu des inégalités sexuelles traduisant ainsi les inégalités sociales inhérentes à la société dans son ensemble.

Garis Gentet.

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