« Je n’ai pas appris le féminisme à l’université ou en lisant Simone de Beauvoir, ça a fait partie de ma vie » Françoise Vergès sur la question du féminisme décolonial

En ces temps confinés, Intersections, l’association qui milite pour la sensibilisation au racisme et la valorisation de la diversité ethnique et culturelle à Sciences Po Aix ne chôme pas. C’est le printemps, les oiseaux chantent et déjà il commence à faire beau et vous ne pouvez pourtant pas mettre le pied dehors. Nous vous proposons donc de vous accompagner quelques minutes de votre journée, tout en vous apprenant plus sur un personnage mythique. En guise d’avant-goût, vous avez pu avoir accès aux vidéos laissées sur leur page Facebook pour en apprendre plus sur leur invitée. Vendredi à 19 heures, Intersections était en live avec Françoise Vergès, politologue et militante autour de la question du « féminisme décolonial » et de la construction structurelle de la France, d’après l’image de son passé colonial.


Crédit : Intersections

Qui est Françoise Vergès ?

Arrivée à la Réunion à 2 ans en 1954, elle ne garde aucun souvenir de la France. Pour elle, « c’est la Réunion le pays qui l’a faite » Issue d’une famille militante, elle est immergée très vite dans une pensée féministe et en faveur de la défense des opprimés.

Par la suite, après avoir brièvement étudié à l’université, elle la quitte pour se consacrer au militantisme, au sein du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Elle fut enthousiasmée par cet aura libérateur, mais eut très vite conscience que le mouvement ne parvenait à englober toutes les luttes. Après avoir embrassé le métier de journaliste, c’est à Berkeley qu’elle fait son retour à l’université en 1987, qui lui donne une liberté théorique qu’elle n’avait pas en France. Alors qu’elle devait se justifier sans cesse en France, elle peut enfin questionner l’esclavage, l’océan indien par rapport à la Réunion sans qu’un parallèle inévitable soit fait avec la France métropolitaine. Par la suite, et après avoir mené une thèse sous le titre « Monsters and revolutionaries. Colonial family romance and metissage » elle est nommée Présidente du Comité Nationale pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage de 2009 à 2013.

« Féminisme Décolonial »

François Vergès se définit comme étant « féministe décoloniale. »  C’est une appellation qu’elle a eu pourtant de la peine à endosser. Le mot « féministe » renvoie plus généralement à un autre féminisme dit universaliste qu’elle réfute, et assimile à un féminisme bourgeois et blanc. Ce dernier se voudrait hégémonique et s’affirmerait comme étant une lutte pour le droit des femmes de manière universelle. En effet, il existerait un féminisme pour des femmes ayant le droit de revendiquer les inégalités salariales et le droit de plus être importunée. Tandis que d’un autre côté il y aurait des femmes racisées qui seraient invisibilisées, et souvent réduites à faire des métiers subalternes.

C’est pourquoi le féminisme qu’elle défend est un féminisme qui prendrait sa source des femmes les plus vulnérables, de la réactualisation nécessaire des luttes féministes dans les pays du Sud. C’est un féminisme qui cherche à valoriser des pans de l’histoire peu mis en avant. La lutte courageuse des haïtiennes contre la colonisation au XVIIIème mérite enfin qu’on s’y attarde au lieu de toujours se concentrer sur des figures privilégiées comme Olympe de Gouges.

Crédit : Wikipédia

Quel lien entre le féminisme et la décolonisation ?

Le vrai féminisme, selon elle c’est la lutte pour la libération, et donc cela rejoint d’autres combats en faveur de la justice sociale, contre le racisme et l’impérialisme.  

François Vergès fait remarquer à quel point la colonisation est tabou, et minimisée en France. Nombre de français ne se sentent pas concernés par l’esclavage, car leurs ancêtres n’étaient pas négriers. Or, comme elle le rappelle, ils sont tous ancêtres de consommateurs de café, de sucre, de coton ou encore de chocolat.  La France, quant à elle, de part son passé colonisateur demeure toujours une grande puissance maritime, et a accès à une biodiversité riche et diverse, comme à la Réunion ou encore à Mayotte. Par ce statut prépondérant, la France a affirmé une colonialité, c’est-à-dire une manière d’être humain, d’être un citoyen, une femme, un homme, un bon père ou un bonne mère dans la société. Être féministe décoloniale, c’est s’attaquer à cette colonialité et permettre l’inclusion de femmes racisées, c’est-à-dire des femmes discriminées et stigmatisées dans tous les champs de la vie quotidienne en raison de leur couleur de peau ou de leur origine ethnique.

Par son vaste empire colonial, la France est devenue une puissance indéniable. Bien que les français reconnaissent la colonisation et l’esclavage, Vergès regrette qu’ils ne reconnaissent pas à quel point cela leur a permis de se construire et d’être ce qu’ils sont aujourd’hui. Il conviendrait donc à tous français de sortir des présupposés, d’avoir « une curiosité inassouvie » et de chercher à s’intéresser à d’autres aires culturelles et géographiques, comme les territoires d’outre-mer, trop souvent méprisées.

La culture créole : une richesse à explorer

Françoise Vergès invite à s’intéresser de près à la culture créole. La langue créole, souvent décrite comme étant seulement parlée, est pourtant source d’inspiration artistique pour de nombreux intellectuels réunionnais.

Avec l’aide précieuse de Nisrine et Hervé de l’association Intersections, nous vous avons concocté une petite liste d’œuvres à découvrir, ou à redécouvrir. Et il y’en a pour tous les goûts ! Féru de bande dessiné ou encore d’Histoire ? Les deux tomes de la BD « La Grippe Coloniale » narrant le retour de quatre vétérans de la Grande Guerre revenus sur leur terre natale réunionnaise sauront vous conquérir. Si c’est le cinéma qui vous anime, nous vous proposons le film « Sac la mort » sélectionné au Festival de Cannes de 2016, qui raconte en créole réunionnais l’histoire bouleversante de Patrice qui tente de garder la tête froide face à la mort de son frère et aux stigmates du colonialisme qui hantent la Réunion. Si c’est la musique qui vous fait vibrer, nous vous conseillons l’écoute des chansons composés en créole d’Alain Peters avec une attention particulière sur la musique « Rest’là Maloya ».

Avec cette liste non exhaustive, vous pourrez alors voyager au grès de la culture réunionnaise, et cela sans sortir de chez vous.

Margaux Bastien

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