« J’avais l’impression que ma présence relevait d’un certain voyeurisme » – l’expérience d’Anouk Ampe à Bogota

Ça a commencé comme ça. Une détonation et puis plus rien. Un silence de plomb. Une première larme a coulé sur ma joue avant de ne venir s’écraser sur le sol froid. C’est bizarre, il n’y avait aucune raison d’être triste ni même heureuse. 

Une deuxième, troisième puis une multitude de larmes ont suivi leur aînée. Ça y est je pleurais : mes yeux me piquaient si fort et ma bouche est subitement devenue pâteuse. Je commençais à être prise de nausée. Pas de la tristesse non, un tir de flashball.

Une seconde détonation retentit. S’en suivirent des cris, d’abord flous puis de plus en plus clairs et persistant comme s’ils venaient vers moi. « El pueblo unido, nunc será vencido» (le peuple, uni, jamais ne pourra être battu ).

Le 21N venait de débuter.  

Crédits Photos : Anouk Ampe

Habituellement grise, Bogota était en ce jeudi 21 novembre particulièrement maussade. Il faut savoir qu’en cette saison, les pluies sont fréquentes dans la capitale colombienne. C’est également à cette période que les différentes universités ont pour étrange habitude de se mettre en grève. L’année passée, la Nacional (l’université publique de Bogota) a passé un semestre entier à manifester contre le gouvernement, en grève quoi. 

Cette fois-ci tout était un peu différent. Un ras le bol généralisé avait gagné l’esprit non seulement des étudiants mais aussi et surtout de tous les Colombiens, si bien qu’une grève nationale avait été planifiée. Corruption, système de santé déplorable, promesses d’investissement dans l’éducation non tenues… les raisons d’être en colère contre le gouvernement de Ivan Duque étaient nombreuses et plus que compréhensibles. 

Si je pose autant le contexte, c’est qu’il m’a été compliqué en étant moi même là bas de comprendre sur le moment pourquoi et comment les choses avaient pu dégénérer et s’envenimer aussi rapidement. 

Mes larmes finalement séchées, j’ai rejoint mes collocs sur le balcon. En bas dans la rue, des centaines d’étudiants défilaient sous nos yeux. Ils chantaient, criaient, bref, ils vivaient.

Un petit groupe de policiers se tenait face à eux, ils n’étaient pas plus que cinq. Vêtus d’une combinaison « robocop » (appellation donnée par défaut pour qualifier cette énorme tenue qui donnait aux forces de l’ordre des allures de robot, totalement déshumanisés) ils avançaient en direction des manifestants. 

Les « robocop » – Crédits Photos : Anouk Ampe

Encore un tir, plus proche cette fois-ci, presque à bout portant même. Paniquée, la foule s’est dissipée en courant dans les rues voisines. Seulement, ce n’était pas la fin mais bien le commencement du mouvement. Un mouvement qui dure encore à ce jour, car rien n’a changé.

Pour cette journée un peu particulière, toutes les facs avaient fermé leurs portes, nous conseillant à nous, étudiants étrangers, de rester cloîtrés chez nous. Alors nous avons choisi de désobéir. 

Avec quelques collocs, nous avons du sortir vers 17h30 avant que le soleil ne se couche, poussés par notre curiosité et notre désir de ne pas demeurer ignorants quant aux choses qui se déroulaient dans le pays où nous vivions.

Habituellement, le quartier de la Canderlaria où je résidais est plutôt réputé pour être très touristique de part son architecture coloniale. Ce jour-ci, c’était un peu différent ; les rues avaient été vidées et des dizaines de « robocops » étaient postichés à différents endroits. 

En regagnant la Plaza de los periodistas à quelques rues de ma colocation, nous avons été rejoint par des groupes de manifestants « Vamos vamos estan llegando » (venez ils vont arriver). Sur la place, des centaines de manifestants s’étaient rejoints. C’était en quelques sorte le point de chute de toutes les processions qui avaient eu lieu au cours de la journée. A cette heure-ci, seuls les plus remontés qui voulaient en découdre restaient. 

L’ambiance était indescriptible, il y avait à la fois cette sensation de participer à quelque chose d’unique, une solidarité si forte qu’on se serait senti presque invincible, et en même temps, j’avais le sentiment d’être étrangère à tout cela, que ma présence relevait plus d’un certain voyeurisme : j’étais là pour voir, comprendre et non pas pour protester. 

Ensuite tout s’est enchaîné assez rapidement, les forces de l’ordre ont avancé tirant à nouveau de fortes détonation. Les manifestants ont riposté en leur lançant des sortes de bombes artisanales. Rien de mortel ni de bien dangereux en soit, mais beaucoup de bruit. Une détonation si forte qu’elle paraissait réelle, chaque bruit provoquait un chaos dans la foule ; les gens se mettaient à courir de partout si bien que rapidement je me suis retrouvée seule. Alors j’ai observé ; à ma gauche trois types frappaient le sol pour déterrer des briques, devant moi certains étaient déjà affairés à les lancer sur les forces de l’ordre. Derrière, un petit groupe brandissait une gigantesque banderole scandant des slogans insultant le président, l’armée et tout l’establishment. A droite enfin, un feu maîtrisé se dressait.

Crédits Photos : Anouk Ampe

            Au bout d’une semaine de manifestations, le président a déclaré l’instauration d’un couvre feu à 19h et la mise en place de patrouilles dans les rues. Au même moments, les manifestants entraient dans des propriétés, cassaient les vitres du transmilenio, le système de transports principal. 

Vers 20h, tout le monde s’est présenté aux balcons pour le « casolero » (un concert de casseroles). Cela devait marquer la trêve quotidienne, la fin des combats en quelque sorte. Un concert qui s’est répété durant des semaines, succédant aux détonations que l’on entendait depuis la terrasse, elles étaient presque devenues normales.

Deux jours plus tard, un étudiant mourait sous les coups des violences policières après avoir été touché par un tir à bout portant. Il étudiait à ma faculté et s’est fait abattre à trois carreras (rues verticales) de chez moi. 

Il y a eu plusieurs morts au cours des manifestations et pourtant aucun media international n’en a parlé. 

De cette période floue, il m’est impossible de tirer une quelconque conclusion. Simplement c’est arrivé. Ce n’était plus des images de reportages mais notre quotidien. Lorsque l’on vit ces choses sur le moment, on s’aperçoit qu’il est plus dur de définir un « gentil » et un « méchant », ce sont avant tout des compromis et des conflits d’intérêts. Si les médias vont ériger les manifestants en dangereux terroristes qui détruisent les transports en communs (car oui, ils le font), tandis que les policiers seront peignés comme ceux qui tabassent cruellement les civils désarmés, la réalité est bien plus complexe.

Anouk Ampe

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s