« Un cri de désespoir et un avertissement »

29 février, je quitte mon stage à Rome l’espace d’un weekend pour rejoindre Baptiste (3A), un ami en stage à Wroclaw, en Pologne. 

Déjà, le voyage s’annonçait un peu spécial ; Le nord de l’Italie avait déjà pris des mesures de confinement et pour entrer en Pologne il fallait remplir un papier sur notre itinéraire de séjour.

Après une soirée dans les bars de l’ancienne capitale polonaise, nous avions rendez-vous à Cracovie pour partir en groupe vers le camp d’Auschwitz, à environ une heure de route dans la campagne polonaise. Arrivé sur place, une guide francophone nous a tous regroupé avant de commencer la visite d’Auschwitz I.

Auschwitz I est resté en état et certains baraquements ont été aménagés pour exposer des photos et des objets. La visite commence par le passage sous le portail « Arbeit macht frei », là même où les déportés entraient.

Le premier baraquement que nous avons visité était dédié aux tous premiers déportés : des polonais, accusés d’opposition politique. Dans les salles, il y avait encore la paille sur laquelle ils étaient entassées et où ils dormaient. Le long du couloir principal, des portraits de ces premiers prisonniers. Du côté droit, les hommes en uniforme rayé et tondus. A gauche, les femmes en uniforme rayé et tondues elles aussi. Sous leur portrait étaient écrits leurs noms, leurs prénoms, leurs dates de naissance, de déportation et enfin de mort. La plupart d’entre eux avaient une vingtaine d’années. Ils avaient mon âge, notre âge.

Notre visite s’est poursuivie à l’extérieur, nous sommes passés devant le block 10. C’est ici que le docteur Carl Clauberg, obstétricien, pratiquait ses expériences sur des femmes. Par divers moyens, il cherchait à stériliser la « race » juive et à favoriser le développement de la race aryenne. Cet homme était persuadé, même après la guerre, que son travail, n’était pas un crime.

Le groupe est passé devant un mur où les prisonniers polonais se faisaient fusiller. Cela a commencé bien avant la mise en place de la solution finale et des chambres à gaz. Contre ce mur qui se dressait face à nous, des centaines de polonais ont été abattus. La victime la plus jeune était une fillette âgée de neuf ans.

Ensuite, nous nous sommes dirigés vers l’allée où l’appel était fait : nous nous tenions à l’endroit même où les soldats nazis réprimandaient des heures durant les prisonniers. La guide nous a dit que l’appel le plus long a duré 19h. Tant d’heures debout dans le froid avec un simple pyjama pour se réchauffer.

Nous sommes allés par la suite dans un autre baraquement. C’est sûrement à ce moment que j’ai commencé à réaliser où j’étais. Ce baraquement était le plus grand, décoré de photographies des prisonniers faites par les soldats allemands mais aussi soviétique lors de la Libération. Certaines pièces ne pouvaient pas être prises en photo par respect pour les victimes. Dans ces pièces ont été exposées les objets volés par les nazis ; des prothèses, des lunettes, des chaussures et le plus impressionnant, des cheveux. Deux tonnes de cheveux entassées dans une pièce. Ils servaient aux allemands pour faire du tissu…

Nous sommes, enfin, sortis du camp Auschwitz I. La guide nous a montré une maison, qui est aujourd’hui une propriété privée. Cet endroit fut la maison de Rudolph Höss, le chef du camp qui y vivait avec sa femme et ses enfants. Face à ses fenêtres, à environ 150m, la cheminé et des fours crématoires. En 1947, après son jugement, il fut pendu devant la chambre à gaz du camp.

La visite du premier camp s’est achevée par le passage dans la chambre à gaz et les fours. Ici aussi, interdit de prendre de photos. Nous sommes rentrés dans une pièce sombre et froide. Une pièce qui a vu et a tué plus d’un million de personnes. 

Comme eux, j’y suis rentré mais contrairement à moi, eux n’en sont jamais sortis. Je me suis placé sous le trou où était lâché le Zyklon B. La guide avait dit, durant la visite, que ce gaz en plus de tuer, irritait les voies respiratoires rendant la mort de chaque victime extrêmement douloureuse. À la sortie de la chambre, il y avait les fours. Avec du recul, je peux dire que ce fut le moment le plus dur de la visite. 

La visite d’Auschwitz I était terminée.  

Nous avons repris le bus pour nous rendre à Auschwitz II Birkenau, à 300m du premier. Avant d’y arriver, la guide avait dit qu’il fallait se couvrir un peu plus, il y faisait plus froid là-bas. 

En y arrivant, nous avons pu voir la grande entrée avec les rails des trains qui passent au milieu. C’est sûrement l’image qu’ont les gens quand ils pensent à Auschwitz. Ce qui m’a frappé subitement en arrivant c’est le froid, froid glaçant de ce lieu sordide, bien plus fort que dans le premier camp. J’étais avec ma grosse doudoune, arrivant à peine à avancer et imaginant la souffrance des prisonniers à peine vêtus dans ce froid hivernal.

Le camp grand de 170 hectares est impressionnant. Un terrain complètement plat où il est possible de voir tous les alignements de baraquements en briques ainsi que les ruines des baraquements en bois. 

Les premiers restes de baraquements devant lesquels nous nous sommes arrêtés sont ceux du Docteur Mengelé.  « L’ange de la mort » y pratiquait des expériences sur des enfants et notamment des jumeaux. Le plus injuste pour ses victimes, c’est lorsque l’on sait que Mengelé s’est éteint sur l’une des plus belles plages du monde à Sao Paolo, sans avoir été jugé, ni condamné. 

Le chemin qu’on a pris ensuite était celui que les déportés prenaient en descendant des trains. Nous fîmes un premier arrêt, là où Mengelé jugeait qui était bon pour travailler ou qui serait envoyé directement aux chambres à gaz. Ces dernières ont été détruites par les nazis pour ne pas laisser de traces en voyant l’arrivée libératrice des soviétiques. 

Au bout du camp, des plaques commémoratives écrites en une dizaine de langue : « Que ce lieu […] soit à jamais pour l’Humanité́ un cri de désespoir et un avertissement ». 

La visite du deuxième camp s’est conclue sur un baraquement où dormaient les femmes. L’intérieur du bâtiment était sombre et froid avec un sol irrégulier, déformé par le terrain marécageux laissant passer la boue. Il y avait plusieurs rangées de trois niveaux où étaient entassées 5 à 12 femmes par niveau. Les conditions de vie étaient si déplorables que nous avions du mal à imaginer des personnes vivre ici. Nous avons fait le tour de ces « lits », je laissais ma main glisser sur le bois qui avait accueilli ces femmes : ce fut le second moment le plus dur de la visite. 

Retour à Cracovie. Sur le moment, je n’ai pas réalisé le massacre qu’il y avait eu là-bas. Pendant la visite, je me questionnais seulement sur comment les soldats nazis avaient pu perdre leur humanité en perpétrant ces crimes. Je m’étais préparé à aller à Auschwitz. On m’avait prévenu que ce serait dur, qu’en rentrant le soir je n’aurais pas envie de rire, de faire la fête. Ces sensations ne m’ont pas parcouru. J’ai réalisé tout ce que j’avais vu quand j’ai écrit un message à mes amis pour leur raconter.  J’étais alors dans l’avion pour rentrer à Rome. Je n’ai pas pu retenir mes larmes tout le long du vol. Encore maintenant, en écrivant ces mots, l’émotion reste forte.

Je ne souhaitais pas mettre à mal votre moral en ce temps de quarantaine, je vous remercie de m’avoir permis de partager mon expérience.

Pierre-Emmanuel Vidal

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