« Que cette horreur ne se reproduise plus jamais »

Le Mercredi 29 mai 2019, dans l’amphithéâtre Bruno Etienne, Denise Toros-Marter, rescapée du camp Auschwitz II – Birkenau, a témoigné de son expérience tragique. Dans ce grand espace froid, après une présentation des organisateurs d’Excalibur (asso d’Histoire de SPX), l’écoute respectueuse et le recueillement étaient au rendez-vous.

« Il est important que les jeunes et les moins jeunes aient connaissance de ce qu’il s’est passé afin que cette horreur ne se reproduise plus jamais.»

Le début d’une expérience traumatisante

D’origine juive alsacienne par son père et juive algérienne par sa mère, Denise Toros-Marter et sa famille se sentent parfaitement adaptés et intégrés à la vie provençale dans les années 1930/1940. Ils sont Français depuis 8 générations, et son père est un ancien combattant des deux guerres. Soudée et confiante, sa famille ne se résigne pas à se disperser et à fuir, malgré la multiplication des arrestations.

Inexorablement, le 20 mai 1944, après dénonciation par un employé du garage de son père, Denise Toros-Marter est déportée avec son paternel, sa mère, sa grand-mère et un de ses frères. Elle a 16 ans. C’est le début d’une expérience traumatisante.

A Drancy, camp de transit parisien, on ignore la destination finale du voyage. On parle de « Pitchipoï », un mot d’origine yiddish polonais désignant un petit village imaginaire. Après un trajet harassant en wagon à bestiaux, elle découvre la dure réalité. Les coups de cravache les dirigent vers un camp d’extermination sobrement familier à toutes les oreilles aujourd’hui : Auschwitz-Birkenau.

Son expérience à Auschwitz

A l’arrivée, séparés les uns des autres, les enfants et adolescents dont Denise Toros-Marter fait partie demandent très vite où sont leurs parents. « Les gardiens ont fini par nous désigner du doigts les cheminées qui flambaient : cela sentait la chair brûlée ».

Elle est choisie pour un commando où, heureusement, une responsable va la protéger, lui donner du pain. Quand ils mangent, c’est une maigre portion de soupe. Quand ils travaillent, les coups de cravache ou les humiliations sont légions. Denise Toros-Marter voit ses pieds gelés au 3ème degré.

Comment survivre ? « On s’imaginait ce qu’on ferait pour le prochain réveillon de Noël : tu mangeras quoi toi ? Du fois gras … Tu seras habillée comment ? Avec une robe en satin … ». Se projeter ailleurs est indispensable pour survivre dans cet enfer sur terre.  

La libération

Le 27 janvier 1945, le camp est libéré par l’armée rouge. « Quand les Russes sont entrés, nous avions peur car nous avions eu vent de leur brutalité, vis-à-vis des femmes notamment. Mais quand le premier Russe nous a vu, nous cadavres ambulants, sa seule réaction a été de dire, la gorge nouée : « pauvres gens » ».

Après de nombreux soins, elle est finalement rapatriée le 4 juin 1945, et arrive d’abord à Paris. Dans la capitale, des passants leur tendent des baguettes de pain. « Ce goût reste le plus extraordinaire de ma vie. »

Revenue à Marseille, Denise Toros-Marter découvre que son père, sa mère, ont été incinérés. Comment retrouver une vie « normale » après tant de souffrances ?

Apprendre à revivre

A son retour, Denise Toros-Marter a 17 ans. Elle s’empresse d’écrire ce qu’elle a vécu dans un cahier d’écolier, afin de ne pas laisser le traumatisme effacer la réalité douloureuse du passé, indispensable pour les futures générations.

Ce cahier est laissé en friche pendant 25 ans. Le traumatisme l’empêche d’exprimer tout haut ce qu’elle a vécu. Les cauchemars, la peur de revivre la même horreur, la foudroient pratiquement chaque nuit, encore aujourd’hui.

Il est difficile de revivre en ayant tout perdu. A l’époque les institutions ne lui donnent presque rien : à Marseille 500 francs (environ 447 euros), quelques vêtements. Avant d’être reconnue, pensionnée, des années passent.

Avoir le courage de témoigner

Quand Denise Toros-Marter a-t-elle eu le courage de dire tout haut cette horreur ?

L’arrivée des négationnistes provoque son besoin de dire sa vérité, de témoigner. « C’était insupportable d’entendre qu’on ne brûlait que des poux dans les chambres à gaz ». Elle créé avec d’autres rescapés l’amicale des déportés d’Auschwitz Marseille-Provence. Par le biais de cette institution, elle témoigne auprès des jeunes, surtout dans les collèges et lycées, à partir de 1984. Madame Toros-Marter nous a fait l’honneur de témoigner pour la première fois devant des universitaires ici, à Sciences Po.

Ecrire pour se délivrer

En 2008, Denise Toros-Marter publie J’avais seize ans à Pitchipoi, témoignage de son expérience à Auschwitz.

Aujourd’hui, elle écrit encore, et clôt la conférence avec un poème bouleversant, dont je vous partage un extrait.

« (…) Auschwitz, tu n’oublieras jamais,

Et si en France tu reviens,

Raconte comment ça s’est passé,

Ou nous serons tous morts pour rien (…) ».

Denise Toros Marter annonce que, aujourd’hui, la montée des extrêmes droite en Europe lui rappelle la montée des fascismes dans les années 1930 / 1940. Inquiète, elle prescrit comme nécessaire le rassemblement des opinions face à ces hostilités, afin que cette horreur ne se répète pas.

Et, après un acquiescement respectueux, chacun applaudit, ému par ses confidences douloureuses.

Eléonore Servantie

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